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jeudi 30 mai 2013

Blasons : Documents complémentaires

Blason du beau tétin (extrait)
Tétin refait, plus blanc qu'un oeuf,
Tétin de satin blanc tout neuf,
Toi qui fais honte à la rose,
Tétin plus beau que nulle chose,
Tétin dur, non pas tétin voire
Mais petite boule d'ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gage qu'il en est ainsi.
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller,
Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,
Tétin qui portes témoignage
Du demeurant du personnage,
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te tâter, de te tenir :
Mais il se faut bien contenir
D'en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.
Ô tétin, ni grand ni petit,
Tétin mûr, tétin d'appétit,
Tétin qui nuit et jour criez
« Mariez moi tôt, mariez ! »
Tétin qui t'enfles, et repousses
Ton gorgias de deux bons pouces :
A bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t'emplira,
Faisant d'un tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.

(1) refait : nouvellement formé
(2) voire : qui n'est pas, à vrai dire, un tétin
(3) baller : danser
(4) demeurant : de tout le reste de la personne
(5) trois syllabes
(6) décolleté, haut de la robe, corsage

Blason du du Laid Tétin

Tétin qui n’as rien que la peau,
Tétin flac, tétin de drapeau,
Grand’tétine, longue tétasse,
Tétin, dois-je dire: besace ?
Tétin au grand bout noir
Comme celui d’un entonnoir,
Tétin qui brimballe à tous coups,
Sans être ébranlé ne secous.
Bien se peut vanter qui te tâte
D’avoir mis la main à la pâte.
Tétin grillé, tétin pendant,
Tétin flétri, tétin rendant
Vilaine bourbe en lieu de lait,
Le Diable te fit bien si laid !
Tétin pour tripe réputé,
Tétin, ce cuidé-je, emprunté
Ou dérobé en quelque sorte
De quelque vieille chèvre morte.
Tétin propre pour en Enfer
Nourrir l’enfant de Lucifer ;
Tétin, boyau long d’une gaule,
Tétasse à jeter sur l’épaule
Pour faire – tout bien compassé -
Un chaperon du temps passé,
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te prendre avec des gants doubles,
Pour en donner cinq ou six couples
De soufflets sur le nez de celle
Qui te cache sous son aisselle.
Va, grand vilain tétin puant,
Tu fournirais bien en suant
De civettes et de parfum
Pour faire cent mille défunts.
Tétin de laideur dépiteuse,
Tétin dont Nature est honteuse,
Tétin, des vilains le plus brave,
Tétin dont le bout toujours bave,
Tétin fait de poix et de glu,
Bren, ma plume, n’en parlez plus !
Laissez-le là, ventre saint George,
Vous me feriez rendre ma gorge.

Vous faites voir des os quand vous riez, Hélène,
Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ;
Les autres, des fragments noirs comme de l'ébène
Et tous, entiers ou non, cariez et tremblants.

Comme dans la gencive ils ne tiennent qu'à peine
Et que vous éclatez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux, mais votre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds, déchaussez et sanglants.

Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse ;
Fréquentez les convois et devenez pleureuse :
D'un si fidèle avis faites votre profit.

Mais vous riez encore et vous branlez la teste !
Riez tout votre soul, riez, vilaine bête :
Pourvu que vous creviez de rire, il me suffit.
Paul Scarron (1610-1660)
L'Union Libre
Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de
dernière grandeur
Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d'ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d'allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d'as de coeur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d'écume de mer et d'écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu
 
André Breton (1896-1966), extrait de Clair de terre,1931
Les Yeux d'Elsa

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa

Louis Aragon, Extrait de "Les Yeux d'Elsa"

LA3 : "La Courbe de tes yeux", Eluard


LA n°3 : Eluard, La courbe de tes yeux, 1926

Paul Eluard (1895-1952), de son vrai nom Eugène Grindel, est une figure majeure du surréalisme, et grand ami d'André Breton, chef de fil de ce mouvement du début du Xxème siècle. Le surréalisme est un mouvement cherchant à libérer la pensée de toutes les règles imposées, pour atteindre la création totale, l'imagination pure ; il tente de laisser s'exprimer l'inconscient, de faire surgir des images qui révéleraient une réalité vraie et non travestie par une volonté quelconque. Dans son premier recueil, Capitale de la douleur, Eluard fait part de sa souffrance existentielle, la tonalité d'ensemble y est sombre ; cependant, dans la fin du recueil, les poèmes sont plus optimistes. « La Courbe de tes yeux » est l'avant-dernier poème du recueil. Il est inspiré par Gala, son épouse, pour qui le poète éprouve une véritable passion. [Pour la petite histoire : elle est déjà à ce moment-là la maîtresse de Max Ernst, un autre poète surréaliste et ami d'Eluard – ils vivent ensemble tous les trois – et elle quittera Eluard trois ans plus tard pour épouser un autre surréaliste, peintre cette fois, le Dali aux superbes moustaches ; mais Eluard se consolera avec la belle Nusch, qu'il épousera en secondes noces et qui lui inspirera également de beaux poèmes d'amour...].

On remarque que ce poème est une célébration de la femme aimée, qui se lit à trois niveaux : éloge des yeux, idéalisation de la femme, célébration de la femme-déesse.
  1. Un blason lyrique

    1. Un blason
  • évocation des « yeux » v.1, v.5 et v.14, et des « regards » v.15 + « yeux » à la césure du v.1 => importants
  • Les yeux = métonymie de la femme aimée (« tes » marque une intimité avec la femme)
  • Longue litanies de métaphores représentant les yeux (vertu des yeux) => le poème leur est entièrement consacré
  • Une possible description de ces yeux, visible dans les métaphores : « feuille » v.6 et « bateaux » v.9 suggèrent la forme des yeux ; « roseaux » v.7 pourrait être assimilé aux cils et « ailes » v.8 aux paupières, quant à « mousse de rosée » v.6, elle suggérerait l'humidité des yeux...
  • Mais description physique peu convaincante, puisqu'elle n'apprend absolument rien ni de la forme, ni de la couleur => les images révèlent autre chose de la femme aimée. 

    1. Un poème lyrique
  • Présence du poète : dès le 1er vers « mon », puis « je ».
  • Toujours intimement lié à un « tu » :
    • v.1, les yeux enlacent le cœur du poète : double métonymie (« yeux » = femme aimée » ; « cœur » = siège de l'amour du poète) ;
    • v.15, le sang du poète coule dans les yeux : de nouveau double métonymie (« sang » = élément vitale du poète ; « regards » = femme aimée)
    • ce parallélisme entre le 1er et le dernier vers est accentué par le reprise du son [ou] dans les deux actions : « fait le tour » / « coule » + la proximité de sens entre les deux.
  • Grande musicalité du poème : non seulement rimes, mais nombreux échos de sonorités dans le poème : l'article « de » et ses variantes « du », « de la », « d' », « des » associé à des mots contenant le son [d] (« danse », « douceur », « monde », « dépend ») => allitération en [d] tout au long du poème ; assonance en [ou] ; allitération en [r], etc.
     
  1. Qui célèbre la femme aimée
    1. Une femme idéalisée
  • Elle incarne la douceur :
    • « douceur » v.2 « mousse » v. 6
    • allitération en [s] v.2 et 3 (« danse, douceur, berceau, sûr »)
    • champ lexical de légèreté : « feuilles », « roseau », « vent », « ailes », « ciel » (gradation vers le haut, sorte d'élévation baudelairienne)
    • Mouvements courbes tout au long du poème = formes lié à la femme, à la mère, à la douceur
    • Assonance en [ou] tout au long du poème => diffuse cette douceur
  • Elle est un refuge :
    • lexique de l'enlacement, de la protection maternelle : « fait le tour » v.1, « berceau » v.3, « couvrant » v.8, « couvée »v.11
    • métaphore « chasseurs de bruits » v.10 = elle est l'apaisement, le cocon de silence
    • métaphore « berceau nocturne et sûr » v. 3 : malgré l'obscurité, le poète se sent en sécurité ; le « et » a fonction d'opposition ici, il faut comprendre : « nocturne mais sûr ».
  • Elle est la joie : « danse » v.2, « sourires » v.7, « couleurs » v.10
  • Noter la rupture de rythme au v.2 =>seul vers du poème à être en octosyllabe (v. 1, 3, 4 en alexandrins et les autres en décasyllabes) => importance de ce vers qui concentre l'essentiel de la femme aimée : « rond », « danse », « douceur ».
     
    1. Qui transfigure le monde du poète
  • elle bouleverse sa vie :
    • avant elle, le poète ne vivait pas vraiment, comme le montre la double négation v. 4 et 5  (« je ne sais plus » // « tes yeux ne m'ont pas »)
    • les deux mots à la rime : « vécu » et « vu », comme si le premier dépendait du 2è
    • changement de rythme à partir du v.5 => on passe au décasyllabe, comme si l'arrivée de Gala bouleversait la vie du poète.
    • Les deux éléments vitaux du poète « coeur » et « sang » dépendent des yeux.
  • elle apporte la lumière : « auréole » v.3, « jour » v.6, « lumière » v.8, « ciel » v.9, « aurore » v.11, « astres » v.12 + tous les sons associés au [r] de la lumière : « coeur », « douceur », « sûr », « lumière », « mer », « couleurs », « aurore », purs », « regards » + elle transfigure le monde en le « couvrant […] de lumière » v.8
  • elle met de la couleur : « feuilles, mousse et roseau » suggèrent le vert, « rosée », le rose (= paronomase, rapprochement de sonorités), « ciel et mer », le bleu , tout cela est rassemblé dans le terme générique « couleurs » v.10
  • elle est source d'inspiration poétique, elle est une muse :
    • elle est associée à tout un lexique poétique, à des images évoquant la nature et la beauté naturelle du monde (2ème strophe notamment) ;
    • elle fait naître des associations surprenantes : « ailes couvrant le monde de lumière », « parfums éclos d'une couvée d'aurore », « le jour dépend de l'innocence » ;
    • elle impulse le mouvement : « tour » et « danse », mais aussi l'image des « bateaux » ou des « ailes » qui donnent une impression de voyage , ou encore le « berceau » v.3 ou le « vent » v.7 qui suggèrent le balancement.
  1. Et lui donne une dimension cosmique
    1. Elle crée un monde nouveau

  • elle naître le monde :
    • champ lexical de la naissance : « berceau », « éclos », « couvée » ; « aurore » comme le début de la journée
    • elle est montrée comme Mère Nature v.6 et 7 (« feuilles », « mousse », « rosée », « roseaux », « vent », « monde », « ciel », « mer ») ; on peut voir la forme des yeux dans ces éléments de la nature (voir I.1, la description des yeux)
    • métaphore des yeux « sources » v.10, donc au commencement de tout.
    • elle contient le tout (« ciel » et « terre ») ; elle surplombe « le monde » v.8
    • elle unifie les quatre éléments, eau, terre, air, feu : « vent » et « ciel », « mer » et « rosée », « lumière », « monde »
    • Répétition du verbe « dépend » v.13 et 14 , mettant en évidence l'importance des yeux sur le reste du monde.
    • Hyperbole du « monde entier » v.14 qui n'existe qu'à travers le regard de la femme.
  • elle est l'harmonie :
    • harmonie des sonorités à l'intérieur des vers : « courbe » > « tour » v.1, « danse » > « douceur » v.2, « rosées » > « roseaux » v.6 et 7 ;
    • harmonie des sens : « parfumés » et « parfums », synesthésie «  sourires parfumés » ;
    • alliance des contraires : « berceau nocturne » v.2 et «feuille de jour » v.6 ;
    • elle équilibre les vers : nombreux sont ceux qui sont coupés à la césure (v.1, 3, 4, 7,etc.)

    1. Elle est sacralisée
  • elle est purificatrice : références à l'eau (élément symboliquement purificateur) : « rosée », « mer », « sources », « coule » + nombreuses liquides : [l] (v.8 : « ailes », « le », « lumière »)  , et surtout [r] (v.1 par exemple : « tour », « courbe », « coeur », mais ce son est récurrent tout au long du poème) ; elle porte la pureté et l'innocence v.13 et 14 ;
  • elle est sacrée : lexique religieux qui associe la femme aimée à une déesse : « auréole » ; élevée au rang des « astres » v.12 ; elle est assimilée à un personnage sacré et pur (la Vierge) à travers la référence à l'éclosion et la paille v.11 et 12
  • elle donne accès à l'infini :
    • circularité du poème, lexique du cercle (forme parfaite) dans la 1ère strophe : « tour », « rond », « auréole »
    • elle contient l'immensité : métaphore des bateaux chargés « du ciel et de la mer » v.9
    • elle auréole le « temps » v.3, à lier à l'adverbe « toujours » v.12 : comme si elle existait de toute éternité,
    • elle va du petit à l'infini : gradation dans les éléments nommés : de la feuille et de la mousse v. 6, au ciel et à la mer v.9, jusqu'aux « astres » v.12 



LA 2 : "Yeux qui versez en l'âme", Ronsard


Lecture analytique n°2 : « Yeux qui versez en l'âme », Ronsard

Le Second livre des sonnets pour Hélène, 1578

Pierre de Ronsard : considéré comme le « prince des poètes », il est le chef de file de la Pléiade, un groupe de poètes française du XVIème siècle, qui s'inspire des Anciens tout en enrichissant la langue française (devenue langue officielle depuis la récente ordonnance de Villers-Cotterets de 1539).

Le livre des sonnets pour Hélène est en réalité une poésie de commande de Catherine de Médicis, pour une de ses demoiselles d'honneur, Hélènes de Surgères, afin de la consoler du décès de son fiancé. Hélène est donc une inspiratrice du poète.

Quant au sonnet, il est apparu en France au début du Xvème siècle, reprenant les célèbres sonnets amoureux de l'Italien Pétrarque (XIVè). Cette forme poétique est largement reprise et diffusée par les poètes de la Pléiade.

  1. Un blason galant
    A. Un éloge des yeux

- Apostrophe aux « yeux »,v.1 puis 9.

- Mot en une seule syllabe, accentué par la virgule ; les deux emplois de « yeux » se font dans des vers de même rythme : 1/5/6 => mis en relief du mot.

- Images associant ces yeux à des astres : gradation dans la comparaison : d'abord « planètes » v.1 puis « Soleil » v.14 => hauteur, beauté et souveraineté (l'image de la femme - astre est une image traditionnelle de la poésie galante du XVIè)

- De manière générale, ils sont associés à la lumière ou la chaleur : « foudroyant », « forge », « éclairs », « rais », « Soleil ».

- Curieusement, ni description physique, ni description morale : l'éloge tient à leur pouvoir et leur force. lexique plutôt masculin : « forts », « sagettes », « me tuez », « forge », « traits », etc.


B. La description d'un coup de foudre amoureux

- Pronoms : « vous » et « je » qui apparaît dès le 1er quatrain => influence des yeux sur le poète.

l'influence des yeux se fait exclusivement sur le poète, comme le montrent les pronoms de la 1ère personne  : « en l'âme » (du poète notamment) v.1, « en moi » v.6,« les miens » (les yeux du poète) v.7 ; « me » v.8 ; « en moi  » v.14

- « foudroyant » = instantanéité de l'amour, ce qu'on appelle très exactement le « coup de foudre » ! - Enjambement v. 5/6 : accentue l'immédiateté de l'amour ;

- La métaphore des « sagettes » v.8 et des « traits » v.9 est un topoï(c'est-à-dire un lieu commun, un motif récurrent) de la poésie amoureuse : ce sont les flèches de Cupidon, qui rendent fou d'amour quiconque en est touché ;

- « Amour » répété deux fois au v.9, de part et d'autre de la césure + allégorie de l'amour avec sa majuscule => lui donne une grande importance

- « je suis de merveille ravi » v.12 = voix passive pour le poète qui dépend de ce regard, et hyperbole manifestant le bonheur extrême du poète lorsqu'il sent ces yeux sur lui ; a contrario, le poète se sent mort si les yeux ne sont plus sur lui : « je ne vi » v.13.

- La son [ê] de la rime A est repris plusieurs fois à la césure, créant des échos internes : v. 2, 3, 5, 10, 14 => résonance de l'éclair dans le poète.


C. Le ressenti physique du poète

- Le poète ne décrit pas ses sentiments, mais ses sensations : lexique concret (excepté dans le dernier tercet : « ravi » v.12.

- Les yeux ne sont pas décrits, ils ne sont suggérés qu'à travers leurs actions : les verbes : « versez » v.1, « vous faites » v.5, « foudroyant » v.7, « vous tuez » v.8 => ils agissent concrètement sur le poète.

- « sagettes », « traits », « poignants » v.10 (qui pique et serre le cœur, qui cause une sensation vive) => sensation physique de l'amour, comme une douleur ;

- « je les sens » v.12, « je ne les sens plus » v.13 : tout le ressenti du poète est de l'ordre de la sensation physique alors que les yeux, eux, semblent de nature métaphysique.

- Allitérations en [f] et [s] dans la 2ème strophe = accompagnent le son des flèches qui atteignent le poète : « toutefois », « faites », « forts », « foudroyant », « sang », « sont », « si, « cent », « sagettes ».

II. Des Yeux divinisés

A. des yeux mystérieux

- Surprenant : aucune description physique des yeux, ni couleur, ni forme => mystère (à qui appartiennent les yeux, on ne le sait jamais, hormis par le titre du recueil... et encore!)

- antithèse des v.3 et 4 : « je sais de quoi … mais je ne puis savoir » => le mystère entourant les yeux est d'autant plus grand que le savoir du poète semble grand : il est intensifié par le déterminant « tous » ;

- Le terme « chose » v.4 traduit l'ignorance du poète quant à la nature des yeux, qui ne sont pas comme les autres « membres » v.3 ;

- La double négation du v.5 exclut de fait l'appartenance des yeux à la catégorie des « membres » puisque n'ayant « sang ni chair » => accentue leur mystère

- Figures d'opposition qui renforcent le mystère : chiasme v. 7 et 8 (des yeux qui agissent « par le dehors » v.7 mais tuent « dedans » v.8, comme par magie !), antithèse des v.12 et 13 (« je les sens... je ne les sens plus » ; connecteurs marquant l'opposition : « je sais de quoi... mais je ne puis savoir » v.3 et 4, « toutefois » v.5.


B. des yeux dangereux

- Deux occurrences du mot « âme » v.1 et 11, en relation à chaque fois avec une idée d'annexion de cette âme par les yeux : v.1, l'âme est un contenant dans lequel les yeux « verse[nt] » un esprit ; v. 11, l'âme est un territoire que l'oeil « sonde » dans son intégralité 

- Adjectif totalisant « toute » v.11, en antithèse avec « le moindre » v.11 => toute-puissance du regard qui chosifie l'âme ;

- Métaphore de « la forge d'amour » v.9  : souligne la robustesse des yeux (et de l'amour, donc).

- Hyperbole « cent mille sagettes » à rapprocher de l'adjectif « forts » v.6 => regards tout-puissants, contre lesquels on ne peut pas lutter (d'ailleurs, il n'est nulle part question de lutter contre!).

- Référence à Méduse, la Gorgone qui pétrifie quiconque la regarde en face => regard qui tue également ici. Autre référence, plus discrète, à Méduse : lorsqu'on lui a tranché la tête, le sang qui jaillit de la veine gauche est censé être un poison, tandis que celui qui sort de la veine droite peut faire « ressusciter les morts », exactement comme l'esprit versé dans l'âme du poète, v.2


C. des yeux spirituels et divins

- Les yeux sont immatériels : ils n'ont « sang ni chair » v.5 ;

- Ils ne lancent pas de « traits » mais des « éclairs » (plus immatériels) ;

- Ils livrent un « esprit » v.1 et s'adressent à « l'âme ».

- Ils versent « un esprit qui pourrait ressusciter les morts » = métaphore hyperbolique → les yeux sont ici la source de l'esprit, lui-même ayant le pouvoir divin de rendre la vie aux morts ;

- idée reprise par ces mêmes yeux qui font « des miracles » v.6  => pouvoir divin des yeux.

- Pouvoir de vie et de mort : les yeux peuvent « ressusciter » et tout aussi bien « tue[r] » le poète v.8 , ou lui ôter le vie v.13. Ambivalence de ce regard donc, qui à la fois ensorcelle et tue, rend la vie et condamne.


LA 1 : "Un hémisphère dans une chevelure", Baudelaire


LA n°1 Un hémisphère dans la chevelure, Baudelaire

(les n° de lignes renvoient au manuel Magnard 2011, 1ères générales, p. 303)

Rappel de quelques éléments de la biographie de Baudelaire, notamment le recueil des Fleurs du Mal, et la correspondance entre certains poèmes des deux recueils : le Spleen de Paris et Les Fleurs du Mal. Rappeler également son voyage en navire, à 20 ans, jusqu'à une destination qui devait être l'Inde à l'origine, mais qui sera finalement l'île Maurice pour Baudelaire. Il en ramène des souvenirs qui parsèment son œuvre poétique, comme ici, dans le poème en prose « Un hémisphère dans la chevelure », tiré du recueil Le Spleen de Paris, édité en 1869. Ce poème est probablement inspiré par sa maîtresse, la métisse Jeanne Duval, surnommée la Vénus Noire, dont les cheveux embarquent le poète dans un rêve éveillé, composé de souvenirs et de visions exotiques. Ce poème est à rapprocher du poème en alexandrins « La Chevelure », apparu dans le recueil des Fleurs du Mal dès la première édition, celle de1857.

Il s'agit de prouver que ce poème est un blason inspiré par la chevelure de la femme aimée, qui transporte le poète à l'autre bout du monde, et dans un voyage intérieur. (Définition du blason : poème qui fait l'éloge de la femme, à travers une partie de son corps. Voir des exemples de blasons sur ce site :


  1. Un éloge de la chevelure
    1. Un poème à la femme aimée
  • pronom personnel « tu «  et déterminants possessifs « tes », « ta » = intimité avec le locuteur puisque tutoiement
  • impératif « laisse-moi » répété en strophe 1 et 7 =  supplique à la femme aimée
  • termes indiquant une proximité amoureuse : le poète veut plonger son visage dans les cheveux de la femme, « caresses » l.15, « mordre » et « mordille » dans la dernière strophe, références au « divan » et à la « chambre » l.16 qui renvoient au lieu de l'amour ; la « nuit » et les « langueurs » inspirés par les cheveux suggèrent également une nuit amoureuse.
  • Multiples occurrences de « cheveux », dans les 3 premières strophes puis à la fin du poème. Terme remplacé par « chevelure » dans les strophes » 4, 5 et 6, puis par « tresses » dans la dernière strophe = au total, la chevelure est évoquée à 10 reprises, la femme aimée n'apparaît qu'à travers elle, comme si elle se résumait à elle.
  • Description de cette chevelure : « tresses » + « lourdes et noires » l.22 + toute l'évocation exotique = on pense à la chevelure de Jeanne Duval, la maîtresse métisse de Baudelaire.
    1. Eloge d'une chevelure-monde
  • le titre du poème est significatif : la chevelure contient un hémisphère, c'est-à-dire une partie du monde.
  • L'expression « dans tes cheveux », ligne 5 est reprise par l'anaphore de « Dans […] de tes cheveux », qui débute les strophes 4, 5 et 6 = la chevelure est un contenant (un continent ?). Idée confirmée par le verbe « contiennent », répété à deux reprises, l. 7.
  • Répétition à trois reprises de l'expression « tout ce que », l. 4 et 5 + « tout » l.7 + « toutes » x3 l. 12 + « plein de » l.7 + « grandes » l.8 =  ensemble de pronoms globalisants, de déterminants et d'adjectifs hyperboliques signifiant l'immensité de cette chevelure.
  • Métaphore assimilant la chevelure à un « océan » l.11, à des « rivages » l.20 ; images encore de cette immensité par les « grandes mers » l.8 ou le « ciel immense » l.13 contenus dans les cheveux.
  • Accumulation de COD énumérant le contenu de la chevelure : « voilures », « mâts », « mers », « ports »...
  • Ces COD projettent eux-mêmes dans un autre espace plein, par l'intermédiaire de compléments variés  : subordonnées relatives (« dont les moussons... » l.8, « où l'espace... » et « où l'atmosphère » l.9), COI (« de chants... d'hommes... de navires » l.11 et 12) et compléments circonstanciels de lieu (« sur un divan », « dans la chambre », « entre les pots de fleurs » l.16 et 17.
  • Les strophes 3 à 6 sont à chaque fois composées d'une seule phrase, longue, qui déroule tout le contenu de la chevelure.
  • Présence des quatre éléments dans cette chevelure : l'eau bien sûr (champ lexical de la mer et de l'eau), l'air (l.3 ou la référence aux parfums), la terre (plus ténu, mais visible à travers « les fruits », « les feuilles », « les pots de fleurs »), le feu (« l'ardent foyer » l.18) =  une chevelure qui contient les éléments primitifs du monde.
  • Union des contraires dans cette chevelure-monde : une chevelure-eau et une chevelure-feu ; antithèse nuit et lumière ligne 19 : une chevelure de « nuit » mais qui laisse « resplendir [...] l'azur » 
  1. Qui permet de voyager à travers le monde
    1. Le voyage par le parfum
Ce qui permet prioritairement le voyage, c'est l'odeur de cette chevelure :
  • Champ lexical de l'odeur : « respirer » et « odeur » l.1, « mouchoir odorant » l.2, « je sens » l.4, « parfum » l.5, parfumée » l.9, « je respire » l.18, « odeurs » l.21
  • Métaphore « mon âme voyage sur le parfum » l.5 = le parfum comme un moyen de transport, d'évasion.
  • L'odeur est le premier des sens qui est évoqué dans ce poème l.1, il est celui par lequel tout surgit. Il est également le dernier évoqué, dans l'avant-dernière la strophe : il est celui vers lequel tout tend.
  • Les odeurs évoqués sont « mêlé[es] » l.18, « combinées » l.20 et multiples : accumulation de parfums l. 9 et 10, puis l.18 à 21 : « fruits », « feuilles », « peau humaine », puis « tabac », « opium », « sucre », et « goudron », « musc », « huile de coco » (noter : trois groupes de trois parfums).
    (Surprise de ces accumulations : à chaque fois, le dernier terme est comme un intrus dans la liste :  « fruits » et « feuilles » (allitération en [f] + même champ lexical) ; « tabac » et « opium » (deux composantes des paradis artificiels) ; « goudron » et « musc » (odeurs masculines, très fortes, boisées), ce qui laisse de côté « peau humaine », « sucre » et « huile de coco » = odeurs féminines ? Odeur de la peau de la femme aimée ? )
  • Cette odeur apporte l'ivresse : odeurs de tabac et d'opium l.18 puis « je m'enivre » l.20
    1. Vers un univers paradisiaque et exotique
  • Deux références au voyage : « voyage » l.5, « me portent vers » l. 8 
  • Voyage prolongé par le champ lexical de la mer : « mers » l.8, « océan » l.11, « rivages » l.20 ; et du port « voilures et matures » l.7,« port » l.11 et 17, « navires » l.12
  • Voyage ayant pour destination des contrées lointaines : Champ lexical de l'exotisme (à travers le climat, les produits, les pays) : « toutes nations » l.12, « charmants climats » l.8, « mousson » l.8, « chaleur » l.14, « tropical » l.19, « opium » l.18, « huile de coco » l.21, « sucre » l. 18
  • Des références au farniente : « langueurs », « longues heures » « passées sur un divan » avec le confort : « gargoulettes rafraîchissantes »
  • Et la beauté des lieux : l'espace est «plus bleu » et « plus profond », l.9, les navires ont des « architecture fines » l.13, le navire est « beau » l.16, il y a des « fleurs », l'azur « resplendi[t] » l.19
  • Plénitude des sens : les 5 sens sont présents : on a vu l'odorat + ouïe (« j'entends »), le toucher (« les caresses »), la vue (« le vois ») et le goût (« sucre », « mordre ») = pays de cocagne, qui satisfait tous les sens.
  1. Et offre surtout un voyage intérieur
    1. Un voyage au cœur du rêve, des souvenirs, de l'idéal
Ce voyage est imaginaire et spirituel :
  • il est composé de souvenirs : « des souvenirs » l.3 et 23 (ce qui ouvre et clôt le poème) et « je retrouve » l.15
  • il est du domaine du rêve : «tout un rêve » l.7
  • il fait surgir des visions : « je vois » l.4 et 19, « j'entrevois » l.11.
  • Le poète précise que c'est son « âme » qui voyage l.5
  • la métaphore « je mange des souvenirs » l.23 = les souvenirs comme nourriture spirituelle
  • nombreuses images permettant de passer de la réalité du présent (le chevelure de la femme aimée, son odeur) à des images évoquant le paradis : métaphores qui transposent le présent dans un océan, (« plonger » dans les cheveux l.1, « océan » de la chevelure l.11), un feu (« ardent foyer »), une « nuit »...
  • idée d'infini, d'ouverture : « ciel immense » et chaleur « éternelle » l.13 + « infini » l.9 = comme si ce voyage donnait accès à l'univers entier, par l'harmonie homme / nature.
    1. Un bercement poétique
  • ce texte est à lire comme une berceuse : champ lexical du bercement : « roulis » l.16, « bercées » l.16, mais aussi « plonger » l.1, « agiter » l.2, « secouer » l.3, « fourmillent » l.11
  • l. 16 et suivantes, allitérations en [r] = intensifie le roulis, puis en [b] et [p] (des labiales puisqu'elles se prononcent avec les lèvres) = comme le bercement. 
  • Références à la musique : comparaison parfum / musique l.5 et 6 + « tout ce que j'entends «  l.4 + « chants mélancoliques » l.11, accompagnés par l'assonance en [an] l. 11 et l'allitération en [m] comme le murmure de la musique.
  • De nombreux échos dans ce poème :
    • « laisse-moi » strophe 1 // « laisse-moi » strophe 7 ;
    • « longtemps » x2 strophe 1 // « longtemps » strophe 7 ;
    • « dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois » → « dans les caresses de ta chevelure, je retrouve » → « dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire »
  • Echos de sonorités : « voilures » et « mâtures » l. 7 puis « chevelure » et « azur » l. 19, « chaleur », « langueurs », « heures », « fleurs », « odeurs » l.14 à 18
  • Rythme ternaire très fréquent, par exemple :
    • « tout ce que je vois... tout ce que je sens … tout ce que j'entends » l. 4-5 ;
    • « un port fourmillant de chants..., d'hommes... et de navires... » ;
    • « dans l'ardent foyer... je respire... ; dans la nuit... je vois... ; sur les rivages... je m'enivre »
    • etc.
  • Un poème tout en circularité : la 1ère strophe renvoie à la dernière (souvenirs // souvenirs) ; l' « hémisphère » suggère le cercle, la fin est est recommencement sans fin.