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jeudi 30 mai 2013

Baudelaire, documents complémentaires


1) Poèmes en prose de Baudelaire, dans Le Spleen de Paris
 
 L’HORLOGE

Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats.

Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s’aperçut qu’il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était.

Le gamin du céleste Empire hésita d’abord ; puis, se ravisant, il répondit : « Je vais vous le dire ». Peu d’instants après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter : « Il n’est pas encore tout à fait midi. » Ce qui était vrai.

Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l’honneur de son sexe, l’orgueil de mon cœur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l’ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l’heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l’espace, sans divisions de minutes ni de secondes, — une heure immobile qui n’est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil.

Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contre-temps venait me dire : « Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l’heure, mortel prodigue et fainéant ? » je répondrais sans hésiter : « Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité ! »

N’est-ce pas, madame, que voici un madrigal vraiment méritoire, et aussi emphatique que vous-même ? En vérité, j’ai eu tant de plaisir à broder cette prétentieuse galanterie, que je ne vous demanderai rien en échange.


L’INVITATION AU VOYAGE

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

[...]

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi.

2) Autres "Spleen"


Spleen

Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau,
En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.

Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah ! sortons, je verrai peut-être du nouveau.

Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...
Puis le soir et le bec de gaz et je rentre à pas lourds...

Je mange, et baille, et lis, rien ne me passionne...
Bah ! Couchons-nous. - Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul, je ne puis dormir et je m'ennuie encor.


Jules LAFORGUE


Spleen

Les roses étaient toutes rouges,
Et les lierres étaient tout noirs.

Chère, pour peu que tu te bouges,
Renaissent tous mes désespoirs.

Le ciel était trop bleu, trop tendre
La mer trop verte et l'air trop doux.

Je crains toujours,- ce qu'est d'attendre!
Quelque fuite atroce de vous.

Du houx à la feuille vernie
Et du luisant buis je suis las,

Et de la campagne infinie
Et de tout, fors de vous, hélas!

Verlaine

mercredi 22 mai 2013

Baudelaire, Images du spleen et de l'idéal


Images du spleen et de l'idéal dans une sélection de poèmes :

 


Images du spleen


Images de l'idéal (Thèmes dominants)
L'Albatros Les gouffres amers, le sol, la terre, le navire, le monde des hommes, la laideur L'azur, le vol "le poète est semblable au prince des nuées"
Correspondances

Harmonie homme / nature, unité, correspondances "les parfums, les couleurs et les sons se répondent"
l'Ennemi Mauvais temps : orage, tonnerre, pluie ; terres inondées ; trous comme des tombeaux; dévoration ("le Temps mange la vie" ; "Ennemi qui nous ronge le coeur" "les fleurs nouvelles" (= la création poétique)
beau temps : "brillants soleils"
La fuite du temps, l'angoisse du vide et de l'impossibilité de création poétique
La Vie Antérieure "Le soir"," le couchant", "les grottes", le "secret douloureux" Exotisme et mer, beauté de la lumière ("soleils marins", "mille feux", "couleurs du couchant"), élancement vers le ciel ("grands piliers, droit et majestueux"), plaisir des sens, musique et parfums ("accords", "riche musique", "odeurs", "voluptés", "splendeurs", "rafraîchissaient") Lieu idéal mais qui cache une aspiration à comprendre "le secret douloureux qui me faisait languir".
Parfum exotique

Exotisme et mer, plaisirs des sens (parfums, chaleur, fruits savoureux, chant des mariniers) soleil, paresse, sein maternel, île, port Rêverie exotique provoquée par le parfum de la femme (Jeanne Duval ici), description d'un ailleurs idéal mêlant les odeurs et le plaisir des autres sens
La Chevelure

Exotisme et mer, plaisir des sens (parfums, sons, couleurs), soleil, roulis et bercements, femme désirée, port Rêverie exotique provoquée là encore par la femme aimée : sa chevelure. Description d'un ailleurs idéal mêlant les odeurs, la lumière, le bercement
Une Charogne La laideur, la mort, la dévoration, la vermine L'écriture poétique Réécriture ironique de "Mignonne, allons voir..." : poème cynique de memento mori
Harmonie du soir Les ténèbres, le soir, le néant, la noyade, le sang La musique, les parfums, la danse, le mysticisme Mélange de beauté et de tristesse, d'exaltation et de souffrance
La Cloche fêlée Hiver, froid, brume, nuit, blessé, lac de sang, morts Feu qui palpite, chant Vieillesse, fuite du temps, difficile création poétique

Images du spleen d'après les poèmes vus en LA :
- les créatures maléfiques
- le gouffre, l'engloutissement et la dévoration
- l'obscurité, le sombre
- la laideur
- l'emprisonnement
- la maladie et la souffrance physique
- la matière, la terre, l'"en-bas" (par opposition au ciel, à l'"en-haut")
 
Images de l'idéal d'après les poèmes vus en LA:
- l'envol, le ciel, l'en-haut
- l'exotisme, le voyage
- la volupté, le plaisir des sens (parfums et musiques surtout)
- le port, l'océan
- la beauté, l'art, la création poétique
- la lumière
- la liberté de mouvements

Baudelaire, LA 4 : Invitation au Voyage


LA n°4 « L’Invitation au voyage »

49ème poème de la section “Spleen et Idéal” dans l'édition de 1857 (53ème dans l'édition de 1861) : fait partie du cycle “Marie Daubrun”, une actrice avec laquelle Baudelaire a entretenu une liaison orageuse. Poème peignant un paysage idéal, inspiré par les yeux de la femme aimée. Correspondance donc entre la femme et le paysage.

Poème organisé en trois strophes entrecoupées d'un refrain. Vers impairs, 5 ou 7 syllabes (pentasyllabes et heptasyllabes)

= problématiques possibles :
  • Quelle image de l'idéal le poète propose-t-il dans ce poème ? // Quelles sont les composantes de l'idéal baudelairien ?
  • Comment le poète crée-t-il une correspondance femme / paysage ?
  • Quel idéal permet l'évasion dans ce poème ? // comment l'évasion permet-elle d'atteindre l'idéal ?

I. La correspondance femme / paysage

Présence de la femme aimée tout au long du poème, c'est elle qui suggère un ailleurs idéal.

A. Une femme muse...

La femme est présente à travers tout le poème :

- L'apostrophe “Mon enfant, ma soeur” ouvre le poème : il s'agit d'un discours à l'adresse de la femme aimée
- Les déterminants possessifs instaurent un lien entre la femme et le poète “mon, ma”.
- Les deux termes affectifs “enfant”, “sœur” soulignent le ton affectueux et protecteur.
- Nombreux déterminants possessifs et pronom personnel de deuxième personne = présence de la femme dans tout le poème : “tes” “te” “ton”
- Anaphore du verbe “aimer” v.4 et 5 : la relation entre le poète et la femme se précise : il s'agit de la femme aimée.
- Cette femme muse est une âme-soeur : “soeur” v.1 “ensemble” v.3, elle est celle avec qui le poète veut voyager.
- Le pronom personnel « nous » dans l'expression « notre chambre »: implique l'idée du couple. Le poète et la femme fusionnent dans ce « nous »,
- Mais ambiguité des yeux de la femme qualifiés de « traîtres » : dualité de la femme (perdition et volupté) ou yeux envoûtants qui peuvent faire perdre le sens de la réalité ?

B. … invitée à voyager
- « Songe », « Vois »: la femme est présente à travers ces deux verbes à l’impératif, dont elle est le sujet. Le poète l'invite à entrer avec lui dans le rêve et à contempler les lieux qu'il lui décrit.
- comparaison femme / pays au v.6 : « Au pays qui te ressemble ! » => ce sont les yeux de la femme qui suggèrent au poète le voyage
- parallélisme “yeux brillants à travers leurs larmes” et “soleils mouillés de ces ciels brouillés” => équivalence femme / pays rêvé, tous deux renferment un mystère : “charmes si mystérieux”
- Ce lieu n'est pas nommé: l'adverbe de lieu “là-bas” ne le situe pas, la “ville” v.37 ne renseigne pas plus. On connaît quelques caractéristiques : “les canaux”, les “ciels brouillés”, les “vaisseaux” qui viennent de loin suggèrent Amsterdam, mais l'imprécision est cultivée pour accentuer l'impression d'ailleurs imaginaire.
- Les trois occurrences de « Là » renforcent l'imprécision. Ce qui compte, c'est que ce pays soit situé dans un ailleurs, loin de l'ici.
- Champ lexical du voyage, de l'ailleurs : “pays” v.5, et des mots en rime : “orientale” v.23 et “langue natale” v.26, “vagabonde” v.31 et “bout du monde” v.34.

C. … par le rêve et l'imagination
- Ce « pays » n'est qu'imaginaire, fantasmé , comme le montrent l'emploi du verbe « Songe »v.2 et les références à l'esprit du poète: “mon esprit” v. 9, “l'âme” v.25.
- Emploi du conditionnel « décoreraient », « parlerait » => domaine de l'imaginaire, de la rêverie.
- Pas de verbes de déplacement, exceptés : “aller là-bas” v.3 et “viennent du bout du monde” v.34 => tout se passe en fait dans un même lieu, dans lequel les bateaux “viennent” de loin.
- Le poème progresse vers l'endormissement de la ville, endormissement propice à la rêverie : ”dormir” v.30, “couchants” v.35, “s'endort” v.39
- Passage au présent de l'indicatif dans la dernière strophe : l'imaginaire se fait réalité dans l'esprit du poète qui voit réellement la scène. Il passe également du “songe” de la 1ère strophe à un “vois” ici : on passe d'un fantasme à une vision.

II - Un lieu idéal

A. Un pays de calme et de liberté
- Le mot « douceur » dans la première strophe annonce le “calme” repris dans le refrain. Idée suggérée par les meubles “polis” v.16 = pays de calme et de douceur.
- Le crépuscule et le thème de l'endormissement dans la dernière strophe soulignent le calme et la paix qui règnent dans ce lieu. Les navires personnifiés dorment et le monde “s'endort”.
- allusion à la “douce langue natale” v. 26 = lieu familier, comme toujours connu, rassurant, presque maternel (à mettre en parallèle avec l'idée d'un lieu clos, avec une femme aimée, désignée par des termes suggérant les liens du sang, “enfant”, “soeur” ... tout fait penser à la mère !) = ce lieu serait-il le souvenir d'un paradis vécu dans le ventre maternel ?...
- Aucune limite spatiale : univers large, bien que clos dans une “chambre” dans la 2ème strophe : les “miroirs” profonds” v.22 élargissent l'espace à l'infini ; on peut s'aimer “à loisir”, c'est-à-dire sans contrainte d'aucune sorte.
- Les parfums suggèrent également cette impression d'évasion sans limite.
- Elargissement à la ville entière dans la 3ème strophe = passage d'un lieu clos à un lieu ouvert sur le monde, comme le prouvent les “vaisseaux” qui vont et viennent : on est dans un port, un port qui commerce avec “le bout du monde” = ouverture sur le monde entier.

B. Un lieu de luxe et de volupté
- reprise du terme “volupté” dans le refrain, c'est-à-dire le plaisir sensuel (= des sens). Ce nom occupe 4 syllabes sur un vers qui en compte 7 = on accentue sur ce dernier mot, qui prend alors une importance particulière
- Toute une strophe (la 2è) consacrée à la description de la chambre des amants = lieu de volupté par excellence, d'amour charnel.
- Trois sens sont suggérés, avec prédominance de deux d'entre eux : odorat (voir champ lexical des parfums), vue (voir champ lexical de la lumière), toucher (“polis”, “douce”).
- parfums précieux : « les plus rares fleurs », « mêlant leurs odeurs », « senteurs de
l'ambre »
- la décoration est riche : « des meubles luisants », « riches plafonds », « miroirs profonds », « splendeur orientale »
- abondance de pluriels dans la 2ème strophe = soulignent la richesse et le luxe de cet intérieur.
- abondance de rimes riches dans cette même strophe = accentue encore la richesse du lieu
- champ lexical de la lumière: “brillant” v.8, “luisants” v.15, “soleils couchants” v.35, lumière faite “d'hyacinthe et d'or” v.38 et “chaude lumière” v.40 = lumière riche et chaude.
- “assouvir ton moindre désir” v.32- 33 = idée de luxe et de plénitude


C. Un lieu d'ordre et de beauté, d'art
- poème parfaitement composé, comme une chanson : 3 strophes et un refrain ; en pentasyllabes et haptasyllabes, vers impairs et courts donc => musicalité, bercement, harmonie = accentue d'autant l'impression de beauté.
- Poème qui rappelle fortement les tableaux hollandais du XVIIème siècle, Vermeer notamment :
    • jeu sur les couleurs et les lumières,
    • référence à Amserdam,
    • poème souvent comparé à un tableau en triptyque (c'est-à-dire en trois panneaux): 1ère strophe = le ciel ; 2ème strophe = l'intérieur de la chambre ; 3ème strophe = la ville
    • référence aux miroirs (très présents dans les intérieurs peints par Vermeer)
- la reprise des termes “ordre et beauté” dans le refrain =  exigence d'une esthétique rigoureuse, clin d'oeil à ses amis Parnassiens ?...

    Pour aller plus loin :
    1) Un exemple de tableau de Vermeer
    2) L'invitation au voyage du même poète, mais issu des Petits poèmes en prose cette fois. Il est intéressant de noter les ressemblances et les différences entre les deux poèmes.

    Baudelaire, LA 3 : L'Horloge


    LA n° 3 « L'Horloge »

    « Memento mori » = en Latin, souviens-toi que tu vas mourir. Cf. Wikipedia : On dit que dans la Rome antique, la phrase était répétée par un esclave au général romain lors de la cérémonie du triomphedans les rues de Rome. Debout derrière le général victorieux, un serviteur devait lui rappeler que, malgré son succès d'aujourd'hui, le lendemain était un autre jour. Le serviteur le faisait en répétant au général qu'il devait se souvenir qu'il était mortel, c'est-à-dire « Memento mori ».


    I- Un discours d'avertissement
     
    a) Les marques du discours

    • guillemets indiquant la prise de parole : discours occupe tout le poème sauf 2 vers
    • verbes de parole : « dit », « chuchotera », « dira » => discours à plusieurs voix, celle de l'horloge, celle de la Seconde, celle de Maintenant, celle de du Hasard, de la Vertu, du Repentir => alliance de plusieurs voix pour faire sentir l'urgence de l'avertissement
    • pronoms : « nous » (c'est-à-dire le poète et les lecteurs) qui devient « tu » dans le discours de l'Horloge => intimité entre l'horloge et chaque être humain, le temps fait partie intégrante de toute vie humaine
    • le « je » de l'Horloge n'apparaît jamais mais prend différentes figures, notamment avec l'allégorie de « Maintenant » v.11 et 12 ou le possessif « mon » au v.14.

      b) L'avertissement de memento mori
    • « Souviens-toi » répété 5 fois + deux fois en langues étrangères ; la formule commence le discours de l'Horloge et est accentuée par sa place en contre-rejet au v.2.
    • Ce que signifie ce « Souviens-toi » : avertissement de memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir ») => rappel de notre mort prochaine
    • deux impératifs : « souviens-toi » au début du discours... et « meurs » à la fin => on est totalement dans le memento mori
    • avertissement souligné par la métaphore du doigt menaçant au v.2
    • Le rime en [oi] revient souvent : strophes 1, 3, 5 + reprise avec des mots à l'intérieur des vers : « doigt » v. 2, « souviens-toi » , « fois » v. 9, « décroît, v.19, « soif » v.20 => le doigt de la menace qui revient sans cesse nous hanter
    • Utilisation du futur : « se planteront », « fuira », « sonnera », « dira » pour évoquer cette menace qui pèse sur l'homme
    • « trois mille six cent fois par heure » v.9 => l'avertissement est répété à de nombreuses reprises, à tel point que la fréquence de la répétition occupe 8 syllabes sur 12 !
    • Nombreuses exclamations pour souligner l'urgence de cette prise de conscience... ou pour souligner l'inexorabilité de la mort ?
    • Quel est le message ? Rares références à la richesse de la vie : « délice » v.7, et la métaphore des minutes transformés en gangues renfermant de l'or v. 15 et 16, avec impératif : « il ne faut pas lâcher » => s'agit-il d'une incitation à profiter de la vie (ce qu'on appelle le « Carpe diem ») ou d'un appel à renoncer à tous les plaisirs de la vie, comme le font les memento mori ?

    => un message difficile à comprendre, ambigu


    II- Le Temps, personnifié

    a) Le Temps est un hybride (= un être polyforme)...

    Nombreuses images comparant le temps à des créatures :
    • Métaphores : L'Horloge = « dieu » v.1, pourvu d'un « doigt » et d'un « gosier » => signifie sa toute-puissance ; Le Temps = « un joueur avide » => marque sa cruauté ; « Maintenant » v.11 = un « insecte » par le biais de la « voix » et de la « trompe »... voire un vampire parce que a « pompé ta vie » v.12
    • Allégories grâce à la majuscule : « Seconde », « Maintenant », « Autrefois », « Temps »
    • Personnifications ou animalisations : l' « instant » « dévore » v.7 ; la « Seconde » « chuchote » v.9 ; « le gouffre » (qui représente le temps, ou la mort) « a toujours soif ».

    => le temps est tantôt un dieu, tantôt un insecte, tantôt un vampire qui aspire la vie.

    b) … effrayant !
    - Accumulation d'adjectifs qualifiants l'horloge au v.1 => marquent la terreur qu'inspire ce dieu

    • Champ lexical de la peur ou de la menace au début du poème : « effrayant », « menace », plein d'effroi », « fuira »
    • Allitération en [r] v.3 => son dur, accentue l'effroi
    • Allégories non seulement du temps, mais également d'autres sensations (« Douleurs », « Plaisir »), émotions (« Repentir »), valeurs (« Vertu »), notions (« Hasard ») : comme si tout prenait vie,comme si tout nous échappait, paysage de cauchemar !
    • Métaphore du cœur (symbole de vie) transformé en « cible » pour les flèches de la « Douleur » ; à mettre en relation avec l'idée du corps transpercé également par la « trompe » qui nous a « pompé » => le temps transperce l'homme.
    • Champ lexical de l'engloutissement, de la dévoration : « te dévore », « j'ai pompé », « mon gosier », « avide », « le gouffre », « toujours soif » => une des images principales du Spleen baudelairien est l'engloutissement. Ici, engloutissement de la vie par le Temps.
     

    III- Une allégorie de la condition humaine
     
    a) Inexorabilité de la mort

    • accélération du temps qui passe visible dans l'accélération du rythme du poème : par ex., la 2ème strophe est ample, aucune ponctuation ne vient heurter les vers ; au contraire, la 3ème strophe doit se lire dans un seul souffle à cause des contre-rejets de « la Seconde » et « Rapide avec sa voix » => accélération brutale
    • la ponctuation envahit les vers, qui sont alors saccadés et rythmés comme le décompte du temps
    • noter d'ailleurs que le poème compte 24 vers = les 24 heures d'une journée ?
    • Vers 11 : « Maintenant dit : Je suis Autrefois » => paradoxe qui montre que le présent n'existe jamais, que l'instant ne dure pas, qu'il se transforme toujours en passé... donc nous vivons toujours dans le passé... nous sommes alors totalement orientés vers la mort.
    • Les rares éléments de vie de ce poème sont fuyants, évanescents : « le Plaisir » est « vaporeux » et « fuira », il est comparé à une « sylphide », petite fée volante qui s'échappe dans la « coulisse », mot aux sonorités glissantes : coule, glisse...
    • les vers 19 et 20 sont construits sur des antithèses construites en parallèle : le jour et la clepsydre représentent le temps qu'il nous reste à vivre, et qui s'amenuise d'autant que la mort (la nuit et le gouffre) s'approche.
    • Assonances en [ou] sur ces mêmes vers, que reprendront les « où » en anaphore dans la dernière strophe => accentuent l'impression d'engloutissement et le rythme du temps.
    • Quelques références à la mort : « mortel » v.15, « meurs » v.24, « sonnera l'heure » v.21, « trop tard » v.24

    b) Universalité de cette condition humaine

    • Trois langues employées pour l'avertissement + « mon gosier […] parle toutes les langues » v. 14 + « chaque homme » v.8 => s'adresse à tous les humaines
    • « c'est la loi » + « à coup sûr » v. 18 + adverbe « toujours » v. 20 => aucune chance d'y échapper
    • métaphore de la vie comme un jeu cruel on le Temps est toujours vainqueur... donc l'homme toujours perdant !
    • description très pessimiste de l'humain : il est « prodigue » v. 13 et « folâtre » v. 15 puisqu'il dépense son temps sans compter, il est « lâche » puisque dans le dernière strophe, le poète montre que pour reculer le moment de sa mort, l'homme est prêt à toutes les basses, il est prêt à devenir vertueux alors qu'il ne l'a jamais été (d'où l'image ironique de la Vertu en épouse vierge), il est prêt à se repentir de ses mauvaises actions (image rendue également ironique par la parenthèse et l'interjection « oh ! »... qu'on pourrait interpréter aujourd'hui par un : « dommage pour toi, ta dernière chance est grillée! »)


    Cl) Un poème de memento mori à mettre en relation avec les Vanités du XVIIè siècle (la vanité de Philippe Champaigne par exemple).

    jeudi 2 mai 2013

    Baudelaire, LA2, Elévation


    LA n°2 : « Elévation »

    Situé dans la première partie de la section « Spleen et Idéal » : 3ème poème de la section dans toutes les éditions. Il appartient donc au cycle de l'art, cycle dans lequel Baudelaire évoque aussi bien la condition du poète que la création artistique. Le titre est polysémique : élévation comme mouvement ascensionnel, mais désigne également le moment de la célébration où le prêtre lève l'hostie. Ce double sens se retrouve tout au long du poème, où l'on peut interpréter le mouvement vers les hauteurs comme un moment d'exaltation mystique ; il est intéressant de noter que le terme « exaltation » signifie, au sens littéral, « élévation »... Dans ces vers, le poète s'adresse d'abord à son esprit pour décrire un lieu idéal, un lieu de bonheur, loin de la terre et de la matière dans laquelle s'englue le corps, puis chante une sorte de prière qui s'apparente aux « Béatitudes » du Nouveau Testament.

    Plusieurs problématiques possibles de ce poème :
    - Quelle représentation de l'Idéal Baudelaire propose-t-il ?
    - Comment le poète s'affranchit-il du monde pour atteindre son idéal ?
    - Qu'est-ce que l'Idéal pour Baudelaire ?
    - En quoi cette élévation est-elle à la fois physique, spirituelle et mystique ?
    - Que représente l'élévation pour Baudelaire ?

    1. L'élévation : de la terre à un lieu spirituel
      1. Les causes de l'élévation : une réalité pesante
    • Le poème débute sur une accumulation d'éléments terrestres à dépasser, comme autant d'obstacles à franchir.
    • Gradation : « étangs » et « vallées » plus enfermants que « montagnes, bois, nuages et mers » qui annoncent une forme de liberté.
    • Rythme régulier du 2ème vers : 4/2/4/2 => comme une marche saccadée.
    • Autre référence à la terre plus loin dans le poème : vers 9, à travers l'expression « miasmes morbides ». Terre porteuse de maux (les miasmes = émanations censées diffuser des maladies) et porteuse de mort. Remarquer l'allitération en [m] qui marque ce monde de la matière et du mal. Expression à rapprocher de l'adjectif « brumeuse », v. 14, qui non seulement comporte également le son [m], mais réfère également à l'aspect flou, gazeux et obscur des miasmes.
    • Vers 13 et 14 : terre porteuse d' « ennuis », de « chagrins » et marquée par un lexique de la pesanteur : « chargent », « poids », qu'on retrouve dans des poèmes évoquant le spleen, par exemple le « Spleen IV » : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ».

    => La terre est le lieu de la matière, de l'engluement, c'est un lieu triste, sombre et pesant. On comprend alors pourquoi le poète veut s'en éloigner.

      1. Le mouvement ascensionnel vers un lieu immatériel
    • L'idée d'élévation apparaît d'abord dans le titre
    • Plusieurs gradations dans la 1ère strophe : on a vu l'ascension des éléments bas (étangs et vallées » aux éléments hauts (montagnes, nuages), mais encore des éléments terrestres aux éléments célestes : soleil, éthers et même, dépassement des « confins » (c'est-à-dire des limites!) des étoiles.
    • Gradations accentuées par la répétition de « au-dessus » au v.1, puis le passage à « au-delà » en anaphore aux v. 3 et 4 => « au-dessus » marque un mouvement horizontal (on plane au-dessus de quelque chose), alors que « au-delà » caractérise un mouvement vertical, un dépassement.
    • Tout un lexique de l'envol parsème le poème : « envole-toi » v.9, « aile » v.15, « s'élancer » v.16, « alouettes » v.17, « essor » v.18 , « plane » v.19
    • Ce lieu semble physiquement inaccessible : de par son éloignement d'une part, mais aussi de par sa position dans l'espace : où est-il puisqu'il est encore plus loin que les étoiles ? On en conclut qu'il s'agit plutôt d'un lieu imaginaire, un lieu qui n'existe que dans l'esprit.
    • Interprétation corroborée par l'apostrophe à l'esprit v. 5. Ce lieu est un lieu de l'esprit, l'élévation est une élévation spirituelle.

    1. L'idéal : description
      1. Un lieu de liberté
    Un espace non clos : « immensité profonde » v.7 et « champs » v.16  ; en opposition avec les contraintes terrestres énumérées dans la 1ère strophe

    Sans aucune pesanteur : « dans l'onde » ; en opposition avec le champ lexical du poids du vers 14

    Liberté de mouvement : « tu te meus avec agilité » , « tu sillonnes », « plane » v.19 => mouvements horizontaux différents des mouvements d'élévation. Ici, mouvements marquant le bonheur.

    Adjectif « libre » v.18 : insiste sur le détachement du poète par rapport au monde.

                   2. Un lieu de pureté

    Dans la 2ème strophe, lexique associé à l'eau pour évoquer la pureté qu'on retrouvera dans la strophe suivante : « nageur », « onde » ; puis « bois », « liqueur »

    Eau associé aux éléments air (« air », « envoles », « espaces ») et feu (« feu ») => seul l'élément « terre » manque à la purification, ce qui s'explique par le fait que la terre est l'élément dont il faut s'affranchir, l'élément pesant et « morbide ».

    Champ lexical de la pureté associé à la lumière : « pure », « purifier », « clair », « limpide », « lumineux » ; opposé aux « miasmes » v.9 et à l'existence « brumeuse » v.14

    Noter la double diérèse du vers 10 sur « purifier » (4 syllabes) et « supérieur » (4 syllabes) => accent mis sur ces deux termes, qui sont placés, en plus, au centre du poème (10ème vers sur 20)

      1. Un lieu de félicité
    Dans la strophe 2, lexique du plaisir physique pour évoquer le bonheur : « se pâme », « mâle volupté ». A relier au fait que tout ce qui désigne l'esprit est décrit à l'aide d'images concrètes : comparaison « comme un bon nageur » v.6, « sillonnes » v.7, l'envol, la liqueur purifiante.

    =>le bonheur de l'esprit dans ce lieu idéal est comparable au plaisir du corps sur la terre. Le poète utilise des images connues pour évoquer des émotions inconnues = correspondances concret / abstrait, corps / esprit

    => le v.5 fait prosaïquement penser à l'expression populaire « comme un poisson dans l'eau » => aise de l'esprit, confirmée par un champ lexical qui concerne bel et bien l'esprit (et non plus le corps cette fois ) :

    Champ lexical du bonheur : « gaiement, « heureux », « sereins »

    1. Une métaphore de la création poétique
      1. L'accès au divin et à l'harmonie
    Champ lexical du divin : « élévation » dans son acception religieuse, « divine » v.11, « les cieux » v.18

    L'expression « Heureux celui qui » : reprend une formule biblique (les Béatitudes, Matthieu, 5, 3-12 : « Heureux ceux qui ont une âme de pauvres... ) : formule qui traduit à la fois une certaine mystique et un espoir de bonheur (de béatitude), mais pas grâce à une divinité, plutôt grâce à la poésie. Attention ne pas traduire cette idée en constatation de l'échec du poète => il y a bel et bien espoir d'idéal, et c'est ce qui est chanté ici.

    Evocation de la lumière : « feu clair », « lumineux » toujours associée à un terme marquant la plénitude : le feu clair « remplit les espaces » et les champs lumineux sont « sereins ». La lumière est donc un élément qui comble.

    Harmonie entre l'esprit et son environnement : trois comparaisons v. 6, 11 et 17 qui assimilent le bonheur de l'esprit à un élément matériels et terrestres.

    D'ailleurs, au v.8, la « mâle volupté » s'apparente à un plaisir érotique procuré par l'immensité, comme s'il y avait acte d'amour entre l'esprit et son environnement.

    Réconciliation avec la terre dans la dernière strophe : l'esprit n'est plus dans un ailleurs lointain, mais il « plane sur la vie » et il comprend enfin les éléments de la terre, ici, les « fleurs » => harmonie esprit / corps / terre / univers.

      1. Grâce à la création poétique

    La métaphore « langage des fleurs » suggère le langage poétique, le langage capable de traduire l'indicible, celui qui touche les émotions et non pas l'intellect.

    A mettre en relation avec « comprend sans effort » => comme si la poésie permettait une compréhension universelle et spontanée de tout.

    « Elévation » est donc à comprendre comme alors une élévation spirituelle par la poésie, ce qui permet une relecture du poème : toutes les images de l'idéal baudelairien décriraient un état atteint lors de la création poétique.

    Ainsi : « tu te meus avec agilité », « comme un bon nageur » suggèrent l'aisance du poète à écrire et le plaisir que cette écriture lui procure. Le « feu clair qui remplit les espaces limpides » transcrirait l'inspiration poétique...

    Baudelaire, LA1, Spleen IV


    Spleen IV

    4ème et dernier poème intitulé « Spleen », sur une série de 4 : situé vers la fin de la section « Spleen et Idéal ». Poème le plus sombre des quatre « Spleen », qui reprend les thèmes chers au Romantisme Noir (créatures maléfiques, goût du macabre, satanisme, folie...) pour décrire l'état spleenique. Poème noir donc, offrant une représentation imagée

    Etudier la structure du poème en lien avec les indices temporels => deux parties se dégagent :

    La première, marquée par l'anaphore de « Quand » = les 3 premiers quatrains

    La deuxième, introduite par le connecteur temporel « tout-à-coup », 4ème strophe.

    I. Description d'un paysage intérieur

    A. Description d'un paysage angoissant

    Quand le ciel / Quand la terre / Quand la pluie : éléments de la Nature.

    Mais une nature de mauvais temps : « ciel bas et lourd », « pluie », « humide »

    Une nature oppressante :

    Le ciel, habituellement élévation vers l'infini, est ici qualifié deux fois : « bas » + « lourd » + métaphore du « couvercle » qui « pèse » => oppressant.

    Ce ciel ne laisse aucune échappatoire, il enveloppe « tout » l'horizon, v. 3 = déterminant indéfini globalisant

    + perte de lumière : oxymore « jour noir » v.4 comparé à la « nuit » v.4 + image du cachot et de la chauve-souris dans la strophe suivante + l'expression « au fond de » v.12 => obscurité qui s'abat.

    Une nature enfermante : champ lexical de la prison :

    La terre : métaphore du « cachot » => enfermement

    La pluie : « imite les barreaux » d'une « prison »

    + CL de la prison : « les murs » v.7 et « des plafonds » v.8

    Aucune échappatoire possible : cette nature jusqu'à l'« horizon » v.3, est « immense » v.9, et « vaste » v.10 => à l'image du spleen qui envahit tout l'être.

    Une nature effrayante et dégoûtante :

    Créature damnées : chauve-souris (métaphore de l'Espérance) et « infâmes araignées » v.11 (araignées déjà répugnantes, et impression de dégoût accentué par le qualificatif).

    La nature est « humide » v.5, a des plafonds « pourris » v.8, remplis de « filets » d'araignées.

    Tout en mouvements : « verse » v.4, bat v.7, cogne v.8, étale v.9, tend v.12

    B. Correspondance entre ce paysage et l'état d'esprit du poète

    Chacune des 3 strophes évoque un élément désignant l'esprit humain : « esprit » V.2, « Espérance » v.6, « cerveaux » v.12

    Mais ces éléments sont reliés au paysage décrit : le ciel pèse sur « l'esprit » de la 1ère strophe ; « l'Espérance » de la 2è strophe est enfermée dans le cachot de la terre ; les « cerveaux » de la 3è strophe sont envahis des « filets » des araignées.

    Nombreuses images qui expriment visuellement le sentiment du poète.

    Comparaisons : « le ciel … comme un couvercle » v.1 ; « la terre est changée en un cachot » v.5 ; « l'Espérance, comme une chauve-souris » v.6 ; « la pluie … d'une vaste prison imite les barreaux » v.10

    Métaphore : « peuple muet d'infâmes araignées » v.11

    Allégories : suite du poème → « l'Espoir » qui pleure et « l'Angoisse » qui plante un drapeau

    => on passe donc d'images déclarées comme telles grâce aux outils de comparaison, à des métaphores et allégories qui effacent la frontière entre symbole et réalité, qui rendent plus présentes et plus vivantes ces images, qui les font presque passer dans le domaine de la réalité.

    => la nature = le poète

    La souffrance est présente : « gémissant » v.2, « battant » v.7 et « se cognant la tête » v.8

    Elle s'explique par les sentiments nommés : « ennuis » v. 2, « triste » v.4 (remarquer l'assonance en [i], qui marque la stridence de la souffrance)

    L'ennui est marqué par l'utilisation de nombreux participes présents : « gémissant », « embrassant », « battant », « cognant », « étalant » => fait écho à l'allitération en [an] de l'ennui => renforce cet ennui.

    + le participe présent évoque une action qui dure, et qui est en cours de déroulement => étirement des actions, allongement de ces actions, donc ennui.

    + « ennuis » est précédé de l'adjectif « longs » v.2, le tout au pluriel pour accentuer cet effet d'ennui.

    + les alexandrins s'étirent de manière monotone, sans heurt, longuement.

    Influence de la nature sur l'esprit :

    Le jour est « triste » v.4 : il « répand la tristesse » selon l'une des définitions que le Petit Robert donne à l'adjectif « triste » => la nature influence donc nos âmes.

    Utilisation du pronom personnel : « nous » : le ciel « nous verse » v.4, les araignées tendent leurs toiles au fond de « nos cerveaux » v.12 => universalité de ce sentiment, complicité entre poète et lecteurs.

    Entière passivité du poète : ce « nous » n'est pas sujet, il subit.

    II. La progression vers le spleen

    A. Une inexorable progression

    Premières strophes = préparent la suite puisqu'elles constituent une seule et même phrase qui se termine dans l'avant-dernière strophe.

    Schéma de cette phrase : Quand … quand... quand... tout à coup. Les 3 subordonnées (3 premières strophes) préparent la proposition principale : permettent la dramatisation, la lente montée vers le spleen.

    Ces subordonnées s'étallent en longueur avec les coordination « et » v.3, 8 et 11, qui les rallongent.

    Les premières strophes opèrent un ressèrement dans un lieu de plus en plus clos : ciel et horizon (strophe 1) devient terre et cachot, (strophe 2) puis prison et cerveau (strophe 3). On passe de la description d'un extérieur triste à l'évocation de l'intériorité du poète => l'expérience de l'angoisse devient de plus en plus personnelle, intime.

    Ces strophes créent donc une effet d'attente, une tension.

    B. Dernier sursaut de l'esprit

    Rupture au vers 13 : plus de reprise du « quand » mais irruption des « cloches ».

    - Mouvement brutal qui rompt avec la lenteur des strophes précédentes : « sautent avec furie » + « lancent vers le ciel » => mouvements ascendants, tentative de rupture de l'état léthargique dans lequel s'enfonce le poète.

    - Bruits : Ces cloches = esprit du poète, ou son art, sa création poétique qui parfois lui permet de s'élever vers l'idéal. En tout cas ici, les cloches ne font pas entendre un son heureux mais « affreux ».

    Personnification : « poussent un hurlement », en rupture avec les gémissements du vers 2 ou le peuple « muet » du v.11.

    Allitérations en [t], [k], [r] => accélération du mouvement, rythme saccadé.

    Comparaison des cloches avec des « esprits errants » => image fantastique et morbide, amplification de la peur, du désespoir. Image de solitude et de damnation. Lien à faire avec la chauve-souris et les araignées : le poète ne ressemble plus qu'à ces créatures damnées, aucun moyen de s'élever, c'est plutôt une descente aux enfers.

    Les « hurlements » se transforment en gémissements (« geindre ») => renoncement du poète qui ne peut plus accéder à l'idéal, qui est condamné à l'errance éternelle.

    Noter l'adverbe « opiniâtrement » => accentue l'idée d'éternité (d'abord parce que le mot est long, ensuite parce qu'il y a diérèse, enfin parce que le mot suggère l'idée de durée).

    Premier point du poème => comme une fin, une renonciation à se battre.


    C. Défaite de l'esprit

    Insertion d'un tiret pour introduire la dernière strophe : Rupture totale avec ce qui précède, chute, introduite par la coordination « et » qui marque ici la conséquence de ce qui précède.

    La bataille a été remportée :

    - Lexique guerrier : « tambours », « défilent », « vaincu », « despotique », « plante son drapeau » + rythme solennel avec une césure marquée par une virgule => victoire de l'Angoisse, sur l'Espoir (allégories marquées par la majuscule).

    - Lexique morbide : « corbillards », « pleure », « crâne », « drapeau noir »

    - Lexique de la souffrance : « pleure », « atroce »

    - Lexique du renoncement, de la défaite : « vaincu », « crâne incliné »

    Le tout est marqué par l'absence :
    absence de musique « sans tambours ni musique »
    absence de mouvement violent « défilent lentement »
    absence de référence à la nature, le terrain ici est « mon crâne » : passage au « je » dans le tout dernier vers : on passe d'une expérience universelle (utilisation du « nous » au début du poème), à une expérience intime, très personnelle (« mon »).
    absence d'espoir : contre-rejet de « l'Espoir » => rythme brisé, espoir condamné. Noter la rime de « Espoir » avec « noir ».
    Absence de mouvement ascendant, toute tentative d'élévation est condamnée => uniquement des mouvements horizontaux (« longs », « défilent »), ou orientés vers le bas (« incliné »). Le terme « esprit » fait place au terme « crâne », comme si toute spiritualité était désormais inutile => crâne comme référence au corps physique, à la mort.